03.10.2007
Il fait encore nuit et avec la pénombre une longue procession de villageois de tous ages s'ébranle vers les hauteurs voisines du massif volcanique , une longue épine centrale qui s'étire le long de Taveuni la 3°île des Fidji. Sous les pas des Ilivasi, Rupeni , Eliki, Salasi , Aparosa , Mosese, Kele, Akapusi et autres, le chemin large au départ du village côtier , maigrit à vue d'œil dés les premiers lacets adaptés à la progression en pente raide sur les quelques km à parcourir. Le convoi rendu lugubre par la voûte épaisse de la foret tropicale effraye encore plus les oiseaux bariolés tout juste éveillés .En fin du cortège les inévitables chiens maigres à la queue recourbée en cor de chasse pourchassent quelques cochons de lait grassouillets et aventureux à la queue en tire-bouchon …
Là haut le profil du relief déchire le ciel où grillent les ampoules de la nuit ; De timides lueurs violacées annoncent l'aube d'un grand jour .

Un fameux rendez vous sportif qui fait battre leur cœur, débute dans moins d'une heure. Leur objectif leur fait presser le pas .Supporters d'une nation engagée dans la coupe du monde de rugby à XV, ils ont organisé dans cette île retirée une séance de retransmission Tv , portant au sommet de la montagne le matériel apte à la bonne réception en « live » : groupe électrogène , bidons d'essence , antenne de campagne et téléviseur de location…La zone du village trop encaissé ne peut recevoir les fréquences des ondes concernées et l'escalade des pentes raides du massif volcanique est le seul moyen de passer outre l'obstacle naturel culminant et sa « zone d'ombre »…
Les joueurs locaux à l'emblème du « cocotier » affrontent l'équipe européenne du « poireau » . Ce match joué en France est leur dernier espoir d'accéder aux ¼ de finale de la compétition internationale.

05 heures , avec la fraîcheur matinale due à l'altitude et le souffle léger des alizés venant du sud est , quelques frissons parcourent les villageois regroupés sur le promontoire élevé apte à la bonne réception de la retransmission TV. C'est l'heure du traditionnel « Haka », préliminaire d'un match capital où les Fidjiens au maillot rouge essayent d'intimider, par la gestuelle traditionnelle des ancêtres guerriers , les Gallois à l'étendard paré d'un dragon rouge… un animal dont la tête ressemble à celles de leurs iguanes!

Dans le village habituellement les distractions sont réduites à celles de leur héritage culturel en rassemblements pour mieux leur faire supporter cet isolement dans « l'île aux fleurs » ; Ainsi subsistent les veillées traditionnelles pour meubler ces longues soirées où la nuit laisse de bonne heure tomber son manteau .C'est avec le fameux Kava qui coule dans leur gorge selon un rituel ancestral que le temps s'écoule plus vite pour les hommes. Cette boisson mélanésienne fabriquée artisanalement est tirée des racines broyées du Yacona une espèce locale de poivrier. Un abus de ce breuvage à l'aspect d'eau boueuse au goût épicé et pour cause , avec un arrière relent de réglisse, peut induire outre les désordres types de comportement une insensibilisation locale des lèvres….A consommer « avec des pincettes » ou du bout des lèvres depuis un bol commun ( ½ coque de noix de coco) transmis de main en main ..Car cette épreuve est considérée comme une offense par les autochtones si les invités refusent de s'y plier ! ( Conseil d'ancien marin : il faut boire « à marée basse » pour mieux éviter les risques de tangage….. )
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Depuis cette « bure» traditionnelle située au milieu du village ou « chief case » le vieux chef perçoit portées par le vent tourbillonnant les clameurs de sa population que les péripéties du match animent . Resté pour tenir compagnie et veiller sur les villageois âgés et jeunes enfants, il attend en outre l'arrivée proche d'une troupe de touristes en « trekking », en provenance directe du petit aéroport « international » de Matei au nord de l'île par la route côtière Est passant par Waitabu .
Avant de continuer leur randonnée par le "Lavena coastal walk" vers le lac de « Tangimauthea » , un ancien cratère volcanique au cœur de l'île à plus de 800 m d'altitude et lieu de vie d'une fleur légendaire qui ne pousse nulle part ailleurs : la Tagimaucia ( medinilla waterhouse) emblème des Fidji qui signifie: " pleurer dans son sommeil " , les nouveaux arrivants doivent respecter une cérémonie d'accueil....

Lui chef de village entend transmettre en toute sagesse et autorité les usages en vigueur à ces étrangers en divagation sur son territoire local. Au cours de la cérémonie du « savu savu » où les invités doivent lui offrir pour satisfaire à la coutume locale un présent , gage de leurs bonnes intentions, il affirmera son autorité en précisant les lieux ou choses « tabou » à ne pas approcher ,et le respect de cette nature luxuriante et riche qui constitue le « Bouma National Park ».Il fera remarquer le cas échéant le manque de respect si certains touristes portent dans l'enceinte de la « case des hommes »: chapeau ,lunette de soleil , ou prennent des clichés et autres vidéos sans autorisation préalable de sa part…

Mais une clameur plus forte et continue trouble le fond de ses pensées. Ses yeux plissés examinant l'heure lui révèlent la fin certaine d'une épreuve qui a occasionné la désertion du village . Celle que des guerriers pacifiques d'un archipel mélanésien perdu dans l'océan « paisible » ont su vaillamment remporté ….A ce jeu où le ballon est similaire de forme avec les fruits des papayers ou des cocotiers : leur emblème rugbystique…. Alors que les cris de joie percent dans la moiteur des effluves forestières tout au long du serpent sinueux que constitue le chemin du retour , le vieux chef dans toute sa sagesse pense que toute la population en liesse reprendra le chemin inverse dans une semaine pour la poursuite des phases finales. Si celle ci s'écourtait la période de liesse laisserait vite la place à une reprise de la nonchalance habituelle qui colle naturellement à leur comportement , caractère majeur de toutes ces peuplades de l'Océanie ….

Un instant son regard s'est arrêté sur un vieil ouvrage à la couverture jaunie par le temps qui meuble une simple étagère… « L'île à Hélice » un roman traduit en anglais écrit en 1854 par un Français visionnaire : Jules Verne . Il a appris à lire avec cet ouvrage et relie souvent ce cadeau offert au vieux chef précédent lors d'une "coutume".Si une partie de l'ouvrage (chapitre VIII de la seconde partie ) relate l'expédition de voyageurs dans les Fidji , à l'époque ancienne des « coupeurs de têtes »…une autre création artistique du 7° art a mis plus récemment en valeur les belles étendues sauvages de cette côte Est , lieu de tournage du film " Retour au lagon bleu "...
Avec l'arrivée en « pick-up » des touristes muets coïncide à l'opposé celle des joyeux supporters excités par la victoire des Fidji …Si la passion l'emporte dans le village , là haut sur le promontoire montagneux le calme a retrouvé sa plénitude béate. En ce lieu de l'île de Taveuni qui est partie prenante de cette « voie lactée » de l'océan Pacifique,( les anciennes « Terra Australis Incognita » nommées Océanie à partir de 1815 ) les esprits mélanésiens vont pouvoir se reposer en paix…..pour quelques jours encôre avant de nouveau être dérangés dès 03 h du matin!
P.S : A l'intention d'une nouvelle escale sur d'autres terrains de jeux ….découvrez un autre animal emblème qui sait fort bien chanter !